Marion Beaupère est native de la région meldoise (Seine-et-Marne), qu'elle habite toujours. Depuis sa petite enfance, elle affectionne ce qu'elle appelle le travail manuel... toutes sortes de petites activités créatrices, qui vont la familiariser avec les ressources variées des arts plastiques, contribuer à forger sa sensibilité esthétique, mais qui souvent s'avèrent singulièrement méticuleuses pour une simple "spontanéité juvénile".
L'alibi du ludique s'effondre à l'aube de l'adolescence, où Marion affirme le caractère impérieux de son activité créatrice et révèle une véritable démarche exploratoire, conscientisant et problématisant progressivement sa pratique d'autant mieux qu'elle fréquente régulièrement les musées, les livres, l'art moderne et contemporain en particulier.
À plus d'un titre, la pratique de Marion semble bien relever de ce que Kandinsky nommait une nécessité intérieure.
"(...) j'ai traversé un passage à vide. Cette période difficile a été le ferment d'une véritable détonation, elle m'a apporté quelque chose d'extraordinaire : une passion ardente pour la créativité. Dès lors , cette envie infatigable de dessiner, peindre, sculpter ne me quitte plus." (Eclats d'Arts, Meaux, 2007). Lorsque Marion parle de cette époque, elle emploie volontiers le champ lexical de l'explosion. Sa boulimie fulgurante de faire oeuvre, de se mettre en oeuvre, semble comme se dialectiser, à l'époque, avec la singulière finesse corporelle que favorise son obsession esthétique.
Il est donc assez cohérent de percevoir un paradigme de la corporalité dans l'évolution du travail de Marion. Bloquée plusieurs mois à l'hôpital, elle "s'abstrait" dans un travail littéralement obsessionnel de graphisme au rotring, qui frappe par la qualité de sa précision mais aussi par son "incorporalité". Du reste, l'implication notionnelle du plein et du vide est patente, très récurrente dans le discours de Marion: "Quand je suis devant une feuille blanche, mon esprit divague à travers mon passé, mon présent, mes envies et mes angoisses pour donner la possibilité à mon imagination de s'étendre à l'encontre de mon regard et se matérialiser" (op. cit.). "Les rêves sont les marches qui conduisent à la perspective du vide..." " (Blog). "Je me souviens d'un temps très vide ou chaque jour était calqué sur le précédent et mourrait sans lendemain différent..." (Blog). Ce travail d'abord très géométrique, que l'on pourrait presque qualifier de paranomaniaque, se diversifie – se charge un peu, pourrait-on dire – avec le temps, pour accueillir éléments figuratifs, jets d'encre, fonds aquarellés... l'univers graphique de Marion prend bien vite une dimension surréaliste tout à fait assumée: "(...) un reflet abstrait de mon inconscient, mon conscient, mon vécu et mes rêves" (op. cit.). Cet engouement pour la sphère surréaliste a perduré dans le temps.
La période qui suit, période de (re)construction, voit le travail de Marion se charger, justement, de matière et de matériaux: Marion se confronte à la pâte, à la charge du médium, mais aussi à la terre. Elle modèle, elle pétrit, elle colle et rajoute. C'est la profusion, non plus graphique, mais matérielle, d'éléments hétéroclites, d'événements plastiques. La perfection symétrique, inconsistante, disparait dans une nouvelle détonation, cette fois celle d'une libération par le geste qui prend corps dans la matière. Si l'on peut se permettre une lecture de la période rotring en tant qu'évidement (évitement ?) de soi, l'encre noire sculptant la page blanche – on est bien dans un principe soustracteur, dans la disqualification, le négatif – la peinture s'impose désormais dans sa matérialité, son existence positive, avec l'emploi de toutes sortes de mediums additionnels, et l'on peut y sentir un véritable plongeon dans une corporalité en voie d'assumance... une incarnation. Marion aime à se confronter physiquement à cette matière, son approche sensualisée contrastant avec l'évanescence de ses précédents travaux. Ce n'est plus le reflet d'un Narcisse fasciné, statique dans sa dissolution, mais bientôt la chair d'une sorte de Galatée sans anatomie dont se remplierait son Pygmalion.
Marion évoque donc, dans l'interview précitée, le cheminement chronologique de sa venue à la praxis: une attirance, une amplification, un vide, et le ferment d'une détonation suivie d'une passion ardente et d'une envie infatigable. Cette idée de fermentation, donnée "corporelle" s'il en est, emporte autres autres une notion de "latence" typiquement psychanalytique qui nous ramène à la dimension surréaliste d'une part du travail de Marion, elle qui convoque facilement le rôle de l'inconscient dans son discours. Familière des cadavres exquis et des textes oniriques, elle joint parfois à sa production plastique une écriture teintée de surréalisme, d'une sensualité ciselée. Le texte accompagne parfois, mais s'inclut aussi dans un graphisme voluté. Marion évoque quelquefois le travail de Michel Macréau, pour son graphisme jubilatoire, pulsionnel; Du reste Macréau était, lui aussi, "affamé de peinture" et de matière, et il se racontait en elles. Marion ouvre des espaces dans lesquels elle se raconte, augmentant ou révélant les associations possibles, ouvrant grand des univers intérieurs qui questionnent son altérité et revendiquent son droit d'advenir, depuis sa latence... "L'âme errante, bercée par sa folie douce, divague et se perd dans un imaginaire venu d'un autre monde..." (Blog). Pour Marion, "la conscience qui s'évapore donne la liberté à l'esprit"; puis, "quand l'imagination se refroidit, se ressert, se délimite et se précise, un côté du rêve se retourne et laisse apparaître celui de la pensée" (Blog).
Elle exorcice, évidemment. "Depuis longtemps une peur nous hante. Elle poursuit celui qui ne la voit pas." (Blog). L'aspect cathartique de son travail est d'autant plus évident que l'on flirte régulièrement avec les concepts surréalistes : depuis l'utopie anihilante de l'assèchement graphique, jusqu'à la candeur charnelle des accumulations de matériaux et de matières, Marion Beaupère élabore dans un rapport fasciné et obsessionnel à ce qu'elle est en devenir, se projetant pour mieux s'attraper, un peu plus loin... se mettant en jeu, se mettant en forme, se mettant en perspective, plus qu'en scène.
Le collage sous toutes ses formes, y compris l'adjonction d'éléments hétéroclites, est désormais omniprésent dans l'oeuvre de Marion Beaupère. Collages à la Schwitters ou plus cubistes, mais surtout, assemblages ou combine paintings avec l'évidente référence à Robert Rauschenberg, dont la découverte a effectivement influencé le travail de Marion. Ses collages, frottages, grattages et adjonctions d'objets et de matières ne sont pas étrangers aux expérimentations d'un Max Ernst, naviguant par essence entre conception
Dada (à laquelle Marion porte un grand intérêt) et surréaliste. Si la partie graphique du travail de Marion a très globalement épousé la démarche surréaliste, sa pratique picturale et mixte l'a fait également mais selon d'autres modalités intrinsèques: de façon empirique, Marion a suivi le même parcours que les peintres de la fin du modernisme, glissant d'un "surréalisme de l'icône" à un expressionisme abstrait, entre gestualité, lyrisme et onirisme. La conscience de l'inconscient dans le geste, la peinture vécue totalement pour elle-même, l'emmène vers Pollock, mais aussi Georges Mathieu et son esthétique de la vitesse dans laquelle elle se retrouve souvent: détonations...Le travail de Marion reste intensif et prolifique. Elle réalise études et croquis au moyen de techniques très diverses, avec une prédilection toutefois pour la mine de plomb et le pastel. Elle se divertit de fantaisies plastiques que motivent son goût pour la découverte de nouveaux modes opératoires.
Au lavis, ses improvisations colorées, musicales et joyeuses, rappellent Kandinsky. Son intérêt pour les problématiques de la composition cubiste semble grandir dans ses séries kaleïdoscopiques. Mais sa tendance principale est désormais à l'association de deux de ses préoccupations: le signe et la matérialité, entre tachisme et calligraphie. Versant du côté de l'abstraction lyrique, elle se passionne donc pour les empâtements fulgurants de Georges Mathieu; son rapport au geste et à la pâte, à l'étirement des surfaces colorées, se rapproche progressivement du travail de Willem De Kooning, de Pierre Soulages, ou même de Gerhard Richter dans ses périodes picturales monumentales. Marion se délecte à triturer ce qui s'apparente parfois à la "haute pâte" d'un Jean Fautrier. Mais elle réintroduit dans le même temps le motif, le signe, au sein même de ces univers consistants. On rencontre, dans une série de tableaux, des suites calligraphiques qui ne sont pas sans rappeller l'univers de Franz Kline, avec plus de légèreté mais avec le même souci de présence, et cela bien que la préoccupation de Marion ne soit pas pour l'instant d'ordre structuelle ou architecturale. " J'ai soif de lignes immortelles, du vide infini (...) ", sous-titrait Marion l'une des toiles de cette série. Soif, plus que faim...Dans certaines toiles, on assiste tout bonnement à la rencontre improbable du pictural avec l'univers graphique des "Rotrings": intrusion ou réconciliation, la diversité, la quantité et la cohérence du travail de Marion lui permet déjà de s'"auto-citer" avec un certain bonheur, créant progressivement comme une petite mythologie personnelle. L'emploi de plus en plus fréquemment simultané du graphique et du pictural, entre surréalisme et expressionisme, ne manque pas de renvoyer à l'oeuvre de Wols. La calligraphie spontanée de ce dernier, à la limite du gribouillis, a quelque chose de romantique dans le rapport passionnel qu'elle entretient, qu'elle noue, qu'elle tisse, avec la couleur peinte ou la matière. Si l'on est dans l'épars, on n'est jamais dans l'anecdotique. De petites histoires improbables se développent sous nos yeux, évidentes et indiscernables tout à la fois. De même, Marion met en dialogue amoureux le geste incorporel, la spiritualité du dessin, du projet, avec l'être massif de sa couleur peinte, du matériau vivant.
Marion admire autant la maîtrise technique de l'hyperréaliste Vija Celmins ou la précision crue des dessins de Hans Bellmer, que les fantaisies d'Antonio Saura. Elle aime croiser coulures ou giclures chez Pollock et Mathieu, pouvoir caractériser le geste créateur. Elle aime lorsque Rafael Canogar semble pétrir sa peinture. De façon générale, Marion cherche densité et richesse plastiques, pour galvaniser les sens, ou les sustenter. Pétrir, puis se délecter. Marion cherche une présence, la trace d'un corps en vie, en mouvement, dans une matière éprouvée. Evoquant le travail de Karel Appel, elle dit: "(...) la charge de matière, le geste qu'on ressent, cela crée comme une présence dans la peinture..." (interview privée, avril 2007).
Marion se réjouit des giclures cinglantes de Mathieu, nettes et brutales, sur ses fonds délavés; ce dernier aimait d'ailleurs le "vide libérateur de la toile", espace ouvert à l'action du corps. Pour autant, Marion compose aussi des espaces minéraux aux contours parfois déchiquetés. On balance entre Sam Francis et Clyfford Still, entre ce qui se contracte et ce qui s'étend, entre la forme et l'informe, entre l'asséché et le coulant. Et quand elle parle du travail de peintres qu'elle affectionne, il est intéressant de remarquer que Marion se concentre souvent sur ... "ce qui fond".
Si sec que puisse être le dessin au rotring des débuts, non moins asséchée parfois se retrouve cette matière qui fût en ébullition, pour se figer comme épuisée – mais gorgée d'un vide éloquent, solidifiée autour de ce que l'être en mouvement lui a laissé de séquelles. Maintenant Marion liquéfie, voire liquide son trait. Le geste se libère presque du corps après s'être émancipé de l'esprit. Pétrissant pour être pétrifié. "La main surprend, libère les pensées de l'âme par le geste qui ne cherche qu'à s'enfuir afin de se diffuser par n'importe quels outils, par n'importe quel moyen. La main laisse sur son passage des traces, des empreintes qui, au bout d'un certain temps, sécheront, craquelleront pour finalement s'éfriter et enfin, s'évaporer vers un ciel d'encre noire." (Blog). On a ce paradoxe souvent, dans l'oeuvre de Marion, de lignes arides se développant dans une volupté liquide, ou de matières engorgées dont les stygmates témoignent d'une malléabilité qui n'est plus: toiles asséchées, cuirs râpés, même la plus pâteuse des acryliques se retrouve figée au possible, presque momifiée, autour de la trace, de la danse du corps qui s'est joué d'elle. En fin de compte, l'assèchement des matières ne fait que magnifier la fluidité du geste, comme un écrin de l'invisible ou du passé. Et l'on se prend à jalouser la matière d'avoir vécu si joyeusement, si sensuellement, le moment de la fusion de l'action et de l'être. En ce sens, et un peu comme l'entendait Yves Klein, nous n'avons plus qu'un insolent et magnifique témoignage, les cendres du geste créateur. Marion aime la matière en devenir, en progression. Elle ne se délite pas. Elle s'arrête. Elle en travaille les enchaînements comme les déchaînements. Sa pensée est liquide et c'est ce qui déborde qui pourra prendre forme: "De la personnalité de chaque être humain débordant de création résulte la création du monde..." (Blog)...
Marion se passionne pour le cuir et l'inclue dans ses toiles après l'avoir râpé, usé. Elle tisse, pique, incruste dans le support, tour à tour charnu et "a-charné" quand il retrouve le signe de l'assèchement ou la nudité de sa toile, pour un temps, un espace. Marion décharne aussi parfois, plongeant dans la pâte pour y retrouver le support enfoui, rassurant peut-être, comme un repentir, un retour en arrière, un retour au vide, laissant à la peinture ses cicatrices en de longs bourrelets de chair. C'est la "béance", dont l'iruption sur des fonds plus sages nous interdit pour un moment.
On repense alors à cette période intermédiaire, très figurative, durant laquelle Marion peignait ses premières compositions colorées. La chair entrouverte de ses plus récents tableaux serait-elle une suite autrement plus brutale et consciente à ces représentations délicates de pétales si suavement mais naïvement entrelacées, empourprées d'une nouvelle féminité en pleine éclosion ? Quoi qu'il en soit et désormais, aux supports arides, Marion ajoute avec assurance et pertinence toiles de jute et cordes, écailles et feuilles d'or, clous, sable et papiers de soie... La sensation paradoxale de sa méticulosité et de sa jouissance tactile simultanées exacerbe les sens du spectateur."J'aime le contact avec la peinture, la matière, la peau mais plus globalement avec les choses qui ont été créées. C'est pour moi quelque chose d'essentiel. D'où les effets de matière, le relief, la texture dans mes toiles. J'aime toucher cela. C'est sans doute pour ça que j'aime user, griffer, transformer le cuir que j'incruste, pour pouvoir ensuite le toucher... car le cuir c'est avant tout de la peau, mais elle doit avoir vécu, être retravaillée. La peinture gestuelle, quant à elle, ressort d'une présence , du mouvement de cette présence, son caractère. C'est presque comme si je touchais quelqu'un... sans le toucher réellement. J'aime ressentir avec la peau la forme, la matière. J'aime la sensation que cela procure, à la fois sensuelle et brutale. Cette sensation est assez récente, environ 1 an et demi sans doute. Avant, avec la période Rotring, c'était plutôt le "tout plat". Mais le "tout plat" est encore parfois présent." (interview privée, avril 2007)
Que l'on passe du désincarné au décharné, on est presque toujours dans une esthétique de la verticalité, outre celle de l'explosion et du jaillissant: béances ou cicatrices, coulures ou corps longilignes asséchés, quelle que soit la densité de la matière, on n'est jamais dans la lourdeur, et l'aplomb, l'équilibre évident des compositions de Marion étonne parce que tout passe en s'érigeant. Il y a ce qui s'ouvre, ce qui se tend, ce qui s'étire (et rarement s'allonge), ce qui se déchire, ce qui veut s'envoler et ce qui tombe. Derrière la peau et les épisodes de chair, c'est l'osseux, l'articulaire, invisibles, qui garantissent ce maintien ... Qu'elle glisse ou qu'elle s'accroche, comme par instinct, la couleur de Marion tient debout. Elle ne fait cependant que passer: le temps d'un saisissement, dans le champ du préhensible, car l'espace que Marion laisse à rêver est hors champ; il excède de bien loin la surface ou le cadre.
La peinture de Marion Beaupère est en voie d'expansion. Son espace vital grandit. Elle se gorge et se charge sans jamais s'alourdir. Elle s'en nourrit en la nourrissant. Elle maîtrise l'espace à défaut de maîtriser le temps. Il n'est pas étonnant qu'elle affectionne particulièrement les paysages intérieurs de Zao-Wou-Ki, pour son onirisme réjouissant encore proche des questions surréalistes. Marion ouvre un monde intérieur qui se corporalise surtout parce qu'il s'expose. Elle n'est pas "photographe de rêves". Elle leur donne corps.
Partie de la construction d'un univers graphique à la richesse et à la méticulosité interpellantes, Marion Beaupère a progressivement troqué l'assèchement du dessin pour la sensualité de la matière picturale. Pour autant, le souci du détail, cette passion de donner à voir toujours davantage restent essentiels, et bien vite sa peinture se charge de matières et de matériaux : tissus, cordes odorantes... mais surtout, le cuir – qui va devenir une véritable marque de fabrique – qu'elle râpe, brûle, coud, extrude, comme pour en libérer l'âme secrète et enfouie.
Sa précédente exposition abordait des thèmes tels que ceux de l'incorporel et du charnel, de l'assèchement et de la fluidité, de l'explosion et de la verticalité, de la béance et de la suture. Cette nouvelle exposition témoigne des évolutions de l'année passée : La matière craque et coule, la toile tend au monumental, l'intrusion de matière extrêmement variées et d'objets hautement connotés devient massive.
Clés, cadenas, boutons, clous, chaînes, objets tranchants parlent de blessure et de cicatrice, d'ouvrir ou de fermer, d'autoriser ou d'interdire, insistant à nouveau sur la question du secret et de l'indicible. Mais surtout l'énergie se dilate et se contracte, l'espace se dynamise et se questionne autour de la relation tumultueuse du fond et de la forme, qui tentent en permanence de négocier leur existence relative, avec pour enjeu la libre ou non circulation des fluides et le rapport à l'altérité.Venez vous perdre dans ce singulier voyage visuel et tactile à la mise en scène étudiée, entre douceur et violence, entre abîme et profusion, entre grandiloquence et intimisme, pénétrez le langage sensuel et secret de la matière.