Passionné dès l'enfance d'informatique et des sciences qui explorent la structure du monde à toutes les échelles, je m'intéresse avec Philippe, mon frère cadet, aux paysages mathématiques singulièrement complexes et à la structure à la fois récurrente et infiniment variée que provoquent la transposition graphique de certaines formules mathématiques. Il s'agit des images fractales. Philippe y a d'ailleurs, fin des années 90, consacré un petit site fort apprécié à l'époque. Cette idée de schèmes, d'archétypes régissant secrètement l'ordre naturel garantissant autant identité que variété et observables à toutes les échelles aussi bien dans le minéral, le végétal, le biologique, le psychologique, le social... va influencer une part de ma vision du monde et de mon travail artistique. Le chaos n'était pas le hasard. Le chaos n'était qu'une somme d'information trop importante à gérer pour autoriser la prédiction. Du coup, intégrer l'imprévisible devenait paradoxalement le meilleur moyen d'être pertinent ... et d'en gérer les effets.
En questionnement sur la notion de « climat », d'états internes ou externes relevant tout à la fois de l'ambiant et de l'instant, je trouvais dans l'idée du « chaos météorologique » (la "météo" est une question typique des phénomènes chaotiques) une piste de travail passionnante. La mécanique des fluides me semblait correspondre au mouvement insaisissable de l'âme. Le mariage complexe du choix et du renoncement au contrôle pouvait produire les effets les plus naturels, les plus puissants, les plus en phase avec une réalité régie par cette même modalité pseudo-erratique (ou méta-erratique !). Durant mes études d'arts appliqués, je me passionne pour les « effets de matière ». Il s'agissait de trouver des méthodes d'imitation des matières ou des systèmes visuels impliquant le chaos : nuages, fluides, végétation, cheveux, tissus, terre, matières stellaires, éruptions solaires... là, l'encre de couleur était reine; mais je me passionnais également aussi bien pour des graphismes obsessionnels, faits de modules intriqués, que pour l'usage chaotique de la matière picturale, plus dense, impliquant une gestualité débridée.En musique comme en graphisme ou en peinture, et même dans mon écriture, je m'habituais ainsi à "provoquer le fortuit" pour jouer d'une sorte de "poétique chaotique", mais qui, je le répète, ne doit pas se confondre avec l'usage du hasard. Le chaos devenait un outil dont le contrôle relatif n'était qu'une question ... d'échelle.
C'est autour de 1996 qu'en licence d'arts plastiques, dans la lignée de ces "effets de matière", j'entreprend un travail exploratoire d'impressions à base d'encre offset et de divers diluants, interrogeant la notion de « chaos naturel / chaos artificiel ». Dans un premier temps le mode opératoire était fourni par mes professeurs de l'époque; plaque de plexiglas, encres offset (sorte de goudron de couleur intense utilisé en imprimerie), spatules, white spirit. J'y introduisais mon approche du chaos dans le geste empirique ou l'adjonction expérimentale de diluants, d'émulsifiants divers, et des modalités de séchage variées; autant d'évènements spontanés à la lisière du contrôle et du fortuit. Il y avait quelque chose d'attachant à voir évoluer ces univers fortuits, construisant un langage bien à eux hors de mon contrôle et pourtant dépendant de ma volonté initiale. Ce qui bien sûr induisait des questions poïétiques complexes qui pourraient être de l'ordre de l'interventionnisme/retenue du créateur. Tout comme en musique, ce qui était fait ne m'appartenait plus, mais tellement plus instantanément. De ces épreuves, impressions au double sens du terme, je faisais photocopie pour en homogénéiser les valeurs; ainsi je dupliquais et systématisais ce qui relevait à l'origine de la fixation de l'accident, du captage du fugace, problématique récurrente de mon travail artistique, aussi bien musical, poétique que plastique. De l'obtention de ces modules résultait naturellement pour moi l'envie de construction.
J'avais le matériau fondamental, des briques aux effets de fluide et de minéral, inhérents à la méthode chaotique de production qui imitait en accéléré la fomentation naturelle de certains éléments telluriques voire organiques. Je souhaitais en faire, en cohérence avec l'approche fractale, les cellules vivantes d'un organisme plus complexe mais lui-même produit intrinsèque du paradigme de la genèse de ses constituants. La suite relevait d'une approche architecturale. Et en l'occurence, il s'agissait bien d'aller du particulier au général, du détail au global, de l'anecdote à l'histoire, du principe au principal, du ponctuel au demeurant.
Trois productions se distinguaient à mes yeux, par goût autant que par volonté de mettre à part quelques travaux caractéristiques d'un certain langage esthétique. Je sélectionnais une série de rendus qui me paraissaient avoir une histoire à raconter, des oeuvres bavardes, dont les effets et l'organisation me semblaient receler une poésie intime, une puissance évocatrice. Bientôt j'en faisais mes modules de référence, et ces trois travaux sont restés comme des reliques du travail d'installation qui avait été réalisé à l'époque, mais comme des oeuvres distinctes, autonomes.
Quoi qu'il en soit, ces modules d'encre et de papier sont effectivement devenus parois, murs ou tapisseries, plafonds et sols. A l'aide de tubes d'aluminium servant initialement au montage des tentes de camping, j'improvisais un réseau, un squelette favorisant un habillage en facettes et le jeu des pleins et des vides.
Par ailleurs, il s'agissait de gommer la lisière entre l'oeuvre et le lieu, car les parois devenaient sol, contaminaient le lieu, il s'agissait de passer de l'installation (objet) à l'environnement (espace). Le visiteur pouvait, idée récurrente dans mon travail en général, rentrer à l'intérieur de la structure et tenter de se faufiler dans les recoins labyrinthiques du "cristal". Souvant acculé dans les recoins de ce qui relevait presque de la grotte, il était confronté à l'envie/frustration du confinement.
C'est alors que la jouissance d'installer, d'instaurer, de structurer le lieu pour le faire nouveau, l'abolir et le sublimer, commençait à raviver mes sensations juvéniles du jeu des cachettes, des mises en boîte, des cabanes et des labyrinthes, mettant à jour tout un pan des raisons profondes qui faisaient mon intérêt pour la notion de lieu. Je me révélais l'un des principaux moteurs inconscients de ma pratique : le désir de produire un intérieur, avec toutes les questions que cela implique : celle de la structure, celle de l'altérité, celle de l'intimité, celle de la limite, celle du parcours...
Voici quelques photos noir et blanc d'un montage typique en cours de réalisation, au centre Saint Charles (Université Paris I).
Quelques réflexions écrites accompagnaient l'une de ces présentations. En voici reproduit le manuscrit original. La page 6 semble irrémédiablement perdue; fort heureusement, l'ensemble reste lisible.
Page 1 : De la surprise du chaos natuel à la surprise du chaos artificielA la fin des années 90, je fabrique quelques structures inspirées de ces installations, à l'aide de tasseaux, de fines bâches transparentes, de filasse et de résine de colle (qui va être utilisée autant comme moyen d'assemblage que comme matériau). Il s'agissait de constructions plus petites, aux formes ouvertes, dans lesquelles on ne pouvait faire voyager que la main ou le regard. Pour autant, l'intérêt pour l'espace "habitable" restait essentiel. J'explore la notions de "non-lieu", ce qui m'amène à mieux comprendre encore la dynamique tension/résolution de type transgressive et fantasmatique qui entoure l'action de structurer l'espace. Le "non-lieu" peut être un lieu visible mais inaccessible; il peut être un lieu faussement ouvert, ou encore totalement clos, ne se laissant que supposer; etc. Puis durant mes années de professorat, je travaille fréquemment les questions d'aménagement et d'environnement avec mes élèves : la fonction du lieu, le confinement, l'ailleurs, l'espace sonore, le naturel et l'artificiel, l'inaccessible, le module, l'indeterminé, etc.
Cet intérêt pour la structure du lieu, on le retrouve jusque dans une autre partie de mon travail, à savoir les "visages". Chaque fois, ma passion à explorer la représentation du visage féninin se trouve déroutée ou enrichie par la volonté de donner à explorer le réseau des formes, le réseau des lignes, celui des matières ou des couleurs, réseaux souvent contradictoires et dont la superposition est improbable. Ainsi, même dans une pratique bidimensionnelle et figurative, il s'agirait presque de créer un lieu où se perdre, un espace profond, inextricable, dans lequel se jouerait de l'indicible ou du "non-dit". Quand au début des années 2000 je me remets à la toile, sa bidimensionnalité me contrarie d'emblée. J'expérimente diverses méthodes pour en transgresser le principe, désossant, trouant, jouant avec le châssis. Le poncif de la toile me questionne et je cherche à me libérer du poids de ses connotations éculées, celle d'un espace illusionniste, celle d'un évènement décoratif, mais sans trop de succès.
C'est décidément dans l'installation que je trouve le plus grand plaisir à créer. Le lieu est comme un support préparé : il apporte déjà sa richesse plastique et symbolique, son histoire. En mai 2008, après plus de 7 mois de préparation et d'analyses sur le travail de Marion Beaupère et reprenant plusieurs principes de réalisation muris les années précédentes, je conçois l'installation de son exposition dans la chapelle Marquelet de la Noue à Meaux. La tâche est immense. Nous collaborons à la construction d'une sorte de grand labyrinthe, émaillé de cabanes, de lieux semi-ouverts, de passages plus ou moins évidents. Nous travaillons sur l'intime, l'organique, le clos, l'autorisation, avec pour paradigme essentiel la notion de peau. En plus de ses toiles Marion Beaupère va réaliser dans le "corps" même de l'installation des oeuvres dédiées, extrusions, tissages... Elle va reprendre le procédé d'impression à l'encre offset dont je me servais en 1995 pour réaliser des grandes surfaces encrées sur lesquelles pourront marcher les visiteurs, mais aussi des nombreuses feuilles assemblées comme autant de modules permettant de "tapisser" des structures en tasseaux, des alcôves, cabanes ou cachettes, reprenant mon concept d'installation évoqué plus haut. Petit à petit, à l'aide de tasseaux et de panneaux, de papier, de bâches, de tissus, de filasse, nous constituons ensemble un dédale de matériaux et de petits espaces, théatralisés par de nombreux projecteurs et vidéoprojecteurs, des machines à fumée, etc. Les visiteurs, très nombreux, sont subjugués par l'osmose entre les toiles de la jeune plasticienne et le concept de l'installtion, qui produit un effet à la fois grandiloquent et intimiste, organique et sensuel. Je renoue alors avec mon intérêt pour la réalisation de lieux singuliers, de "lieux-dits" ou lieux superposés aux lieux.