Me destinant à l'origine au métier de graphiste, j'ignorais tout naturellement la toile pour lui préférer le support papier.
Lorsque mes études d'arts plastiques m'amenèrent à considérer ce support, ce fût dans la perspective immédiate de le mettre en question : comment pourrais-je recourir à ce tissu tendu sur un cadre en bois pour produire un quelconque évènement plastique, sans que la toile, en tant qu'objet connoté, chargé de l'histoire de la représentation illusioniste, ne devienne en fin de compte la vedette inopportune, injustifiable, de la production ?
"Se rappeler qu'un tableau, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées", indiquait en 1890 le peintre et théoricien Maurice Denis. Mais que l'on utilise le "tableau" comme une "fenêtre sur un autre monde" ainsi qu'on l'envisageait à la Rennaissance, ou que l'on en affirme la planéité et la matérialité à d'autres fins que celles de la représentation à l'instar des cubistes et de leurs descendants... je voyais toujours la toile comme un vestige historique au mieux inutile, anecdotique, au pire embarassant.
Ayant intégré en 1995 un atelier de peinture à l'huile à l'université, je sacrifie néanmoins à la tradition (j'apprend les méthodes anciennes de fabrication de la toile). Visages féminins, études d'après nature ou compositions abstraites se posent sur cet espace tissé sans que ce support n'ait grand sens pour moi, quand bien même est-il "préparé", chargé de matière. Je savais que je voulais "chahuter" ce lieu aphone et c'est ainsi que je commmence à expérimenter quelques détournements : inversions du contenu de la toile et de celle de l'étiquette du titre, séries de toiles clouées perpendiculairement au mur sur leur tranche (la bande noire présente sur le côté de certaines petites toiles en est une trace) , mises en abîme (châssis de toile incrustés dans d'autres toiles) ...
Au milieu des années 90, mon intérêt pour les effets de matière et les réseaux graphiques me conduit à penser que je ce que je cherche est peut-être d'ordre architectural : je construis diverses structures, petites et moyennes installations, s'ouvrant tout de suite, plus qu'à l'œil, à la visite effective du spectateur : je m'oriente vers la création d'ambiances, vers l'environnement (souvent associé à un travail sonore). Je me rend compte que je cherche à ouvrir les formes (voir matière et structure).
Revenant à une relative bidimensionnalité, je réalise en 1999 une petite série intitulée "Lisières", où j'emploie essentiellement du café en liquide et en marc, et de la résine de colle déposée au pistolet, deux techniques dont je me servais déjà dans l'habillage de mes structures depuis plusieurs années. Là au moins, la toile se justifie car elle accroche au mieux la résine plastique brûlante, et bien vite l'épaisseur des filaments de colle figés instaurent les premiers interstices susceptibles de me convenir en tant qu'"espaces profonds", petits lieux ouverts au cheminement du regard dans les gorges de la matière.
En 2000 je cloue des cartons sur des châssis fabriqués sur mesure, ne voyant toujours pas d'intérêt à l'utilisation du tissu. Mais ensuite je réalise une petite acrylique monochrome intitulée "désarroi", et pour en accentuer l'aspect dramatique je décloue brutalement la toile de son cadre et la laisse flottante, comme pour évoquer un douloureux dépeçage, car je ne supporte plus l'ennui de la toile passive. C'est alors que je commence à mieux entrevoir l'intérêt de faire du détournement du support traditionnel un sujet d'investigation, un peu comme le faisait Lucio Fontana par ses incisions : là encore, j'ouvre la forme, la toile ouverte offre enfin l'espace qui lui faisait défaut, et peut devenir structure spatiale.
Dans les années qui suivent je n'exploite pour ainsi dire pas le support toilé, préférant d'autres moyens d'expression. Mais depuis 2007, mon rapprochement avec le travail de Marion Beaupère m'amène à renouveler mon intérêt pour cet objet. Marion instaure ses premières "béances", des toiles suggérant leur ouverture décharnée, quoique le travail reste essentiellement de surface. Parallèlement, elle suture, elle râpe, elle entrouvre, elle cantonne des zones de vide suggéré, par les bourrelets d'une toile qui devient peau ou chair. Tout début 2008, nous collaborons à une petite série de toiles réalisées à deux, un peu comme des cadavres exquis. Je propose alors d'aller plus loin dans l'ouverture du support, et dès lors Marion dépasse l'usure ou l'entrouverture de la surface, pour oser le vide ou l'espace profond. Un peu plus tard, dans une autre de ces toiles communes, j'introduis un morceau de châssis en bois comme élément de la surface de la toile, manifestant ainsi on ne peut plus clairement par cette inversion que l'enjeu est de questionner le support, enjeu clairement partagé avec Marion dans nos travaux ultérieurs.
Je conçois la scénographie de sa fameuse exposition de mai 2008 à Meaux, sur des thématiques qui relèvent en partie de ce questionnement : la dialectique du plein et du vide, chère au travail de Marion depuis ses débuts, et les questions de l'intimité et de l'intériorité, président pour une bonne part à l'élaboration du parcours. Je reprend le principe de mes installations en "formes ouvertes". Marion quant à elle réalise des oeuvres in situ en résonnance esthétique avec son travail habituel, en extrudant les parois toilées des murs de l'exposition, et en y pétrifiant divers objets connotés.
En juin 2008, je souhaite aller plus loin dans la remise en question du support toile et je fabrique des structures tridimensionnelles à base de petits tasseaux : des cadres qui seraient à envisager dans l'espace, permettant de tendre la toile dans plusieurs directions et de fabriquer de véritables tunnels visuels. C'est ainsi que commence la série des "Intérieurs". La première réalisation est pour le moins iconoclaste, voire assez dérangeante visuellement : c'est comme si le spectateur avait accès, plus qu'à l'"envers du décor", à l'intérieur de l'"organisme" de la toile, comme s'il découvrait ses organes fonctionnels. L'emploi de cellophane, de vernis, de plâtre collant, rendait très vive la sensation organique, avec ses aspects osseux, ses fibres, ses fluides, ses ventricules gonflés.
Satisfait du procédé, je cherche néanmoins à obtenir une version qui se rapproche de la bidimensionnalité, sans renoncer à la sensation d'"intérieur". C'est ainsi que je me mets à jeter peinture et matériaux divers, non plus sur, mais sous une toile, dans le cadre même, comme si je construisais depuis l'intérieur. Une fois le "corps", le ventre de la toile rempli, gonflé et refermé d'une nouvelle couche de tissu, je me mettais à dépeçer la toile par la face avant, extirpant les éléments internes, travaillant la différence entre une toile vierge qui n'était plus que peau morte, que contenant, et son contenu, gorgé de vie.
Ces modalités et les premiers résultats intéressèrent beaucoup Marion Beaupère qui se lança dans la réalisation d'une version personnelle. L'un comme l'autre nous nous heurtions au problème d'une esthétique trop inacceptable, trop violemment organique. Marion résolut celà par l'emploi massif du blanc et de l'étain, atteignant ainsi à une pureté inattendue. Quant à moi, c'est dans la profusion matérielle et colorée qu'il me sembla atteindre, à un moment, un point d'équilibre suffisament acceptable au regard.
Ainsi la toile devient non plus surface, mais récipient, par une méthode permettant de mettre en jeu nombre de mes principes favoris : celui par exemple des "strates de perception" (voir Visages); l'objet pleinement exploité devient une structure propre à accueillir une forêt d'éléments à l'intérieur de laquelle le regard peut se perdre à loisir. Je remplis le châssis toilé pour ensuite en excaver les éléments, comme si la création ne relevait plus que d'une archéologie de la matière; il y a quelque chose de l'ordre de la sculpture en cela car l'on soustrait pour mettre à jour. Ainsi la toile prend pour moi tout son sens en tant que volume à explorer dans toute sa matérialité.
Marion a remarquablement bien résumé les enjeux dont il est question ici : "Une toile blanche clouée sur un châssis est une peau tendue sur une ossature. L'oeuvre est un organe, elle est un corps." .
Au bout du compte, je vis désormais la toile dans sa réalité physique immédiate : réconcilié avec ce cadre en bois permettant la profondeur, avec ce tissu qui accroche aisément tous les matériaux. Car enfin ce support est au fond bien pratique ! Mais aussi... quel vaste champ d'action que celui consistant à remettre en question un lieu commun qui, après un siècle de négation, résiste pourtant toujours et encore dans l'inconscient populaire comme un lieu d'expression passif, aux possibilités si artificiellement limitées. Alors déchirer la toile, scier le châssis, travailler au verso, multiplier les attitudes iconoclastes, pour rappeller que l'existence physique du support conditionne bel et bien toute notre perception, autant que le média conditionne toujours l'information. A notre époque, certainement un paradigme à ne pas oublier.